Un frère me disait de très gentilles choses: "Ah, quelle vie ici, c'est extraordinaire! On ne vit plus dans le temps. Mais qu'est-ce qu'on va faire quand il faudra retourner?" Cela m'a fait plaisir de voir que les frères et soeurs se rendaient compte qu'ici, c'était différent, qu'on ne vivait plus dans le temps. Seulement, après, évidemment, comment retourner?... Mais je peux quand même vous donner des méthodes, car il existe une profusion de méthodes ici.
Supposons, quand vous rentrerez, qu'une grosse difficulté se présente devant vous. Pour la vaincre, vous allez l'appeler: "Par ici, viens maintenant, causons... Alors, tu crois que tu me feras peur? J'en ai vu des choses, moi! Est-ce que tu connais le Bonfin? - Non, elle dira, je ne connais pas. - Ah, c'est là qu'on rencontre des difficultés. Toi, qu'est-ce que tu représentes? Est-ce que tu t'es levée du lit à cinq heures du matin? - Non. - Eh bien moi, je l'ai fait tous les jours. - Oh là là! dira la difficulté. - Attends, ce n'est rien encore. Est-ce que tu as pris des douches? - Quelles douches? - Des douches froides! Moi j'ai pris des douches froides."
Maintenant, c'est la difficulté qui pose des questions: "Mais, ces douches, c'est au propre ou au figuré? - Au propre et au figuré, des douches... Et ce n'est pas fini. Est-ce que tu ... " Mais la difficulté qui commence à réfléchir va s'éloigner, parce qu'elle verra qu'elle ne peut pas lutter contre quelqu'un qui a traversé de si grandes difficultés au Bonfin: se lever du lit en été quand il fait encore nuit, prendre des douches froides... et surtout les douches qui viennent de moi. Il faut être fier!
Alors, mes chers frères et soeurs, vous qui êtes des amateurs de sérieux, vous rentrerez bredouilles. Vous voyez, il n'y aura pas de sérieux aujourd'hui, parce que tout est joyeux. Regardez: toute la nature, je la sens dans une gaieté, dans une joie!
Il faut vibrer maintenant en unisson avec toute la nature. Vous direz: "Mais où se trouve cette gaieté, cette joie?" Moi, je la vois partout, je la sens partout, et c'est ça la vie: une gaieté. Je sens en moi une profusion de ces germes de pure joie qui s'en vont dans toutes les directions. Vous ne les sentez pas?... Avalez-en au moins deux ou trois! Vous direz: "Mais ce n'est pas philosophique, ce n'est pas scientifique." Mais les gens se font une drôle d'idée de ce qui est scientifique ou philosophique.
Alors, mes chers frères et soeurs, essayez de sentir cette gaieté, sentez-vous comme des enfants, simples, naturels, et vous échapperez au froid, à l'orgueil. La gaieté est un état merveilleux qui maintient la souplesse du cerveau et même celle du corps physique, l'expressivité du visage. Dès que l'on perd cette souplesse, cette expressivité, cette jeunesse, on devient désagréable, antipathique! Parce que, quand même, les humains ont besoin de chaleur, besoin de bonté, de sourire, et si vous ne leur donnez plus cela, ils se sentent privés, ils ne vous aiment pas. Comment peut-on aimer quelqu'un qui ne sourit pas, qui ne rit pas? Il devient insupportable, un fléau pour le monde entier. Le plus extraordinaire, c'est que lui il se supporte! Comment fait-il? Je n'ai jamais compris. Donc, les dégâts sont très grands: premièrement on devient antipathique, deuxièmement on perd sa souplesse, et troisièmement on se sent malheureux... Alors, quels sont les avantages d'une telle attitude?
Oui, bien sûr, quelques avantages auprès des idiots qui commencent à s'incliner et qui se disent: "Ah! ça c'est quelqu'un, ce bonhomme, il est sérieux, il ne sourit jamais." Laissez Buster Keaton ne jamais sourire, mais lui, au moins, il fait rire le monde entier. Alors, si vous voulez, faites comme lui, ne riez pas, mais faites rire les autres. Mais si vous empêchez les gens de sourire ou de rire, alors là, vous êtes la peste!
Ce sont des détails insignifiants en apparence, mais immensément importants dans la pratique. En voulant être sérieux, soi-disant, les adultes ont pris le chemin le plus sûr pour se détruire eux-mêmes. Et après, ils adorent les enfants! Parce qu'ils voient que les enfants échappent à cette mentalité; ils se sentent libres, ils jouent, ils rient, ils sont simples, ils sont souples: ils tombent, ils se relèvent, ils tombent, ils se relèvent... Tandis que si un adulte tombe une fois, c'est fini, il ne peut plus se relever. Au fond d'eux-mêmes les adultes aimeraient bien pouvoir être comme des enfants, mais ils en sont empêchés par leur orgueil ou par la peur de perdre leur prestige; et c'est ainsi qu'ils marchent vers le vieillissement: le vieillissement intérieur et le vieillissement extérieur. Si vous étiez comme des enfants, c'est vrai, vous perdriez peut-être un peu de votre prestige, mais vous seriez beaucoup plus aimés, et être aimé, c'est beaucoup mieux que d'être respecté froidement.
C'est une journée bénie, aujourd'hui, mes chers frères et soeurs. Regardez cette lumière, cette pureté, cette limpidité. Il y a des milliers d'esprits de la nature, des gnomes qui sont là avec leurs petits chapeaux et leurs petites barbes, et qui rient avec moi. Ils se disent entre eux: "Enfin, en voilà un qui a compris quelque chose", et ils m'apportent de petits cadeaux de la nature. Vous ne les voyez pas, mais tous m'apportent quelque chose, parce qu'ils n'ont jamais vu quelqu'un qui riait comme ça. Ils disent: "Nous en avons assez de voir toujours des visages tristes, allongés, sinistres", et ils viennent par milliers pour m'entendre, parce que mon rire s'en va jusque là-bas au delà des collines. Ah, si vous saviez le bien que cela fait de rire. Nous avons ici dans la Fraternité un frère et une soeur dont le père ne voulait jamais qu'ils rient sous prétexte qu'il y avait des malheureux sur la terre. Mais, alors, ces malheureux, comment les guérir? Par un autre malheur? Non, il faut rire pour les rendre heureux; en riant, au moins, on les contamine. Il faut faire quelque chose pour les malheureux, et si vous êtes comme eux, quel résultat cela va-t-il donner? Tous les gens tristes, il faut les bombarder de gaieté, ils ne pourront plus résister.
Bien sûr, il ne faut pas que ce soit mal à propos, il faut trouver le moment, il n'est pas recommandé de rire dans n'importe quelle circonstance. Vous connaissez cette lettre qu'une mère écrivit un jour à son fils qui était soldat: "Mon cher fils, je t'écris avec un crayon parce que le chat vient de renverser l'encrier. Heureusement qu'il n'y avait plus d'encre! Tu sais, depuis que tu es parti comme soldat, on s'aperçoit que tu n'es plus là... je t'envoie deux chemises que je t'ai raccommodées; c'étaient celles de ton grand frère, et quand tu les auras usées, renvoie-les moi, parce que c'est maintenant ton petit frère qui attend pour les porter... Mon cher fils, sois brave comme ton père qui était un héros. Pendant la dernière guerre il a reçu cinq blessures: la première à la cuisse droite, la deuxième au front, la troisième à Madagascar, la quatrième à l'improviste, et la cinquième à bout portant... Je te donne quelques nouvelles: dimanche dernier c'était la fête du village et comme chaque année il y a eu la compétition des bourricots. C'est dommage que tu n'aies pas été là, mon cher fils, car tu aurais remporté le premier prix. Ton frère aîné se marie, tu te rappelles la fille qui nous a fait tellement rire à l'enterrement de ta grand-mère; c'est avec elle qu'il se marie. Je t'embrasse, mon cher fils, ta mère qui t'aime bien." Ça c'est une lettre, n'est-ce pas? Mais évidemment ce n'est pas aux enterrements qu'il faut faire rire les gens.
Quand une personne reste là figée, sans jamais rire, même devant les spectacles et les histoires les plus drôles, cela prouve que quelque chose ne va pas, mais il n'est pas mieux de rire bêtement de n'importe quoi. Le rire doit être sensé, esthétique. Quand j'entends quelqu'un rire, je peux vous dire exactement son caractère. C'est très significatif, le rire, et de voir aussi de quoi quelqu'un rit et de quoi il ne rit pas.
En tout cas, je viens, moi, de recevoir une lettre d'une toute petite fille adorable de six ans. Elle m'écrit de Paris et elle me dit: "0 mon cher Maître, je vous aime, je vous aime tellement que j'ai envie de rire." Regardez quelle révélation! Quand on a envie de rire, c'est qu'on a beaucoup d'amour dans son cœur, et cet amour, pour ne pas faire éclater le coeur, se manifeste sous forme de rire. Le rire qui éclate, c'est l'amour. Et quand l'amour s'en va, on n'a plus aucune envie de rire. Un air trop sérieux, un air triste, c'est déjà une manifestation du manque d'amour. L'amour se manifeste à travers la joie, la gaieté. Mais le rire est seulement une manifestation; car on peut être joyeux sans rire. Le rire est une énergie qui s'échappe, une énergie bénéfique, généreuse, lumineuse.
En réalité le rire est quelque chose de mystérieux que la philosophie n'a pas encore réussi à élucider. On dit que le rire est le propre de l'homme, mais chez les animaux le rire existe aussi. Ils rient à leur façon. Et de quoi rient-ils? De la bêtise humaine. Ils trouvent que les humains sont des animaux tellement bizarres! Et ils rient entre eux, ils se paient leur tête!... Bien sûr, ils le font tellement discrètement que les humains ne s'en sont pas aperçus. Mais ils rient!!!
En tout cas, le rire est une énergie très bénéfique, très curative; la preuve, c'est qu'on ne peut pas rire quand on ne se trouve pas dans un bon état. C'est pourquoi aller au cirque voir les clowns peut faire tellement de bien aux gens qui ont le foie malade. Parce que le rire dilate la rate et que c'est la rate qui peut remédier aux désordres du foie. Le foie qui est tellement surchargé de poisons et de toxines a tendance à assombrir les humains, à les rendre pessimistes. Mais la rate peut l'aider, c'est pourquoi elle est placée en face. Si vous demandez aux anatomistes pourquoi le foie est d'un côté et la rate de l'autre, bien sûr, ils ne le sauront pas, mais moi je vous le dis: pour pouvoir s'entraider, se tendre la main. Quelle explication scientifique, n'est-ce pas!
Pourquoi vous cramponnez-vous tenacement à des traditions qui vous vieillissent? Toute votre souplesse s'en va. Quand vous revenez après quelques mois, je ne vous reconnais plus, vous avez des visages durcis, pâlis, tristes et découragés. Mais en restant ici quelques jours, quelques semaines, de nouveau votre rajeunissement est en bonne voie. Pourquoi ne maintenez-vous pas cette attitude de gaieté, de joie, d'espérance, d'amour? Soyez comme les enfants, ils ont beaucoup d'amour, les enfants; et c'est pourquoi ils sont souples, heureux. C'est quand ils commencent à perdre leur amour qu'ils deviennent malheureux. Les adultes sont des gens malheureux.
Dans le passé je vous ai fait une conférence sur l'enfant et le vieillard. L'enfant ne peut pas être sérieux parce qu'il est tout petit et qu'il n'a encore ni philosophie, ni science; il est tout amour, tout mouvement, toute souplesse, il rit, il chante, il danse. Tandis que le vieillard qui n'a plus tellement de forces à dépenser, se recroqueville: il se limite, il devient économe, sérieux. Alors, je peux maintenant tirer une conclusion: tous les gens qui sont sérieux prouvent qu'ils n'ont plus grand-chose dans leur caisse. Tandis que tous ceux qui sont gais, pleins d'amour, souriants, c'est que leur caisse est remplie, et ils peuvent dépenser puisqu'ils sont riches. Alors, vous voyez, ça correspond, c'est formidable! Si les vieux ne sont pas comme les enfants, expansifs, généreux, c'est qu'ils sont déjà au bout du rouleau, et ils doivent faire des économies de gestes, de paroles, de rire; ils marchent aussi très attentivement pour ne pas tomber, parce que s'ils tombent ils ne peuvent plus se relever. En réalité, on doit joindre les deux et être à la fois vieillard et enfant. Ici, dans le coeur, il faut être jeune, et ici, dans la tête, il faut être vieux. Malheureusement ce qu'on voit la plupart du temps, ce sont des gens qui ont un coeur de vieillard et un intellect de bébé, ils ne comprennent rien!
Le monde entier a entendu un jour à la télévision des lamas tibétains dire que les plus grands sages étaient des êtres qui savaient rire. D'ailleurs, si vous lisez le livre de Paul Brunton "L'Inde Secrète", (et aussi "L'Égypte Secrète") vous apprendrez beaucoup de cet écrivain extraordinaire, et vous verrez comment il raconte qu'il est allé aux Indes pour chercher un Maître: il en a rencontré plusieurs qui étaient sérieux, graves, sévères, distants et il a senti qu'il leur manquait quelque chose. Mais voilà qu'un jour il a rencontré un guru très simple, aimable, gai, il riait, il plaisantait... Mais en l'étudiant, il a découvert que c'était lui le plus avancé, le plus sage, le plus lumineux, et il est devenu son disciple. Ce guru était Ramana Maharichi, et il rayonnait, paraît-il, une telle lumière, il émanait un tel amour, une telle joie, que la couleur de sa peau était comme de l'or. Lorsque je suis allé dans l'Inde, j'ai visité son ashram, à Tiruvannamalai; malheureusement Ramana Maharichi n'était plus vivant, mais j'ai trouvé ses disciples, et ils étaient vraiment comme leur Maître, pleins d'amour, pleins de lumière, pleins de sourire. Jamais je n'ai été aussi bien reçu que chez eux. Ils gardaient la chambre de leur Maître comme un lieu sacré, ils ne permettaient à personne d'y pénétrer, mais ils m'ont laissé entrer pour méditer aussi longtemps que je le désirais. Je garde de cet ashram un souvenir inoubliable.
Je sais bien que, quoi que je vous dise, vous allez vous maintenir dans votre attitude en pensant: "Et qu'est-ce que c'est que ça? Nous, nous sommes des gens sérieux." Je veux bien, mais pourquoi êtes-vous malheureux, alors? En réalité, vous ne savez pas ce que c'est d'être vraiment sérieux. Le sérieux ce n'est pas d'avoir une mine sérieuse, mais d'avoir un caractère sérieux, c'est-à-dire être fort, stable, quelqu'un sur qui l'on puisse compter. Un homme sérieux est inébranlable, inchangeable dans ses convictions, dans ses idées. Alors, allez maintenant trouver quelqu'un de plus sérieux que moi! Je vous le dis: je suis un des hommes les plus sérieux qui existent sur la terre, seulement j'ai eu le bonheur de comprendre que le sérieux, ce n'est pas seulement l'air que l'on prend. D'ailleurs, si vous aimez tellement le sérieux, allez dans les parcs zoologiques, c'est là que vous trouverez les créatures les plus sérieuses... Oui, certains singes: aucun philosophe ne peut se comparer à eux pour le sérieux. Mais le véritable sérieux est intérieur. Extérieurement, je suis un enfant, mais intérieurement je suis plus sérieux que vous. Tandis que vous, extérieurement vous êtes des vieillards et intérieurement vous n'êtes pas sérieux, puisque vous changez sans cesse de conviction et d'idéal. Et vous voulez me convaincre que vous êtes sérieux?... Mais quand on est sans cesse ébranlé dans ses convictions divines, on n'est pas sérieux.
J'ai les moyens de prendre des airs et des postures pour vous épater par mon sérieux, et je dépasserais tout le monde, j'aurais un prestige extraordinaire. Mais le prestige pour moi, cela ne compte pas; je n'ai jamais tenu à mon prestige parce qu'il y a des choses plus importantes que le prestige. Rendre des créatures heureuses, les dilater, les éclairer, c'est plus important que de travailler pour son prestige. Le prestige ne fait rien pour le bien des autres. Seule, la personne prestigieuse, soi-disant, y gagne. En réalité, elle ne gagne rien du tout, elle va durcir, c'est tout et elle deviendra antipathique.
Donc, il faut rester toujours enfant dans le coeur; simple, souple, plein d'amour, souriant... et dans la tête, un vieillard: connaître, savoir, approfondir. Être sérieux, ce n'est pas de ne pas rire, c'est de ne jamais abandonner votre haut idéal, votre philosophie divine, c'est d'être toujours fidèle et véridique. C'est cela, être sérieux. Donc, riez, soyez heureux, mais restez toujours sur le même chemin de la lumière. A ce moment-là vous êtes classé par le Ciel parmi les gens sérieux et bien que les humains ignorants vous classent parmi les enfants, vous avez le droit de dire cette formule des grands Initiés: "Je suis stable, fils de stable, conçu et engendré dans le territoire de la stabilité. "
Omraam Mikhael Aivanhov
Le Bonfin, 9 août 1966
© Éditions Prosveta