Il s’arrêta sans faire de bruit devant le cadre de porte. Ses yeux, deux hublots mouillés de liqueur bleue, erraient à la dérive puis accostaient sans assurance sur le rivage de cette image. Des murs blanchis à la chaux, une baignoire de cuivre peinte en blanc mais écaillée, un tapis tissé à la main par sa grand- mère, alternance de gris et de carmin, une petite fenêtre comme une lucarne, ouverture d’où perçaient les effluves de thym, de romarin et de verveine que les deux femmes de la famille cultivaient dans le jardin infecté d’insectes de tous genres. Accroupie sur le parquet de bois franc usé, sa mère frottait. Il la voyait de dos, avec ses savates noires craquelées, ses mollets ponctués d’éraflures, sa robe bleue et le nœud de son tablier qui, il le devinait, devait être encore parsemé de farine après les galettes de ce matin. Il suivit inlassablement le mouvement circulaire de la main gauche sur le parquet et arrêta quelques instant son regard sur la droite , dont les jointures blanchies empoignaient fermement le rebord incurvé de la baignoire. Ces mains, il les savait calleuses, avec une paume si sèche et usée qu’elle en était douce, comme du bois sablé. Ces mains qui bravaient le cercle éreintant des jours, mains qu’il ne voyait jamais essuyer de larmes. Les volets à peine entrebâillés laissaient pénétrer quelques langues de lumière, mais la faible brise qui les traversait n’était pas suffisante pour enrayer la chaleur pesante. L’enfant regardait toujours ; les cheveux striés de gris, tresse squelettique sur le gros dos courbé de sa mère. Se mouvant faiblement sous le poids de la chaleur et de l’effort, une goutte de sueur roulait sur son cou. Soudain, percevant derrière sa respiration la présence de son fils, elle se retourne et sourit ; son visage, à peine touché par la lumière , rayonne d’amour. Le regard de l’enfant, jusqu’alors figé, se remplit de magie avec la rapidité d’une éponge. L’enfant qui avait faillit devenir vieux était resté enfant.
Avec ce sourire, il trouve la joie exubérante de celui qui a été son père, cette présence masculine qui lui avait manqué dans les trajets d’herbes où des sabots de femme avaient traversé son enfance. Par le sourire, par la pureté du regard de sa mère. Aucune aigreur ni ressentiment, aucune souffrance qu’elle n’ait laissé parcourir son corps tout entier, le moindre caillou de dureté dissout par le mouvement. Le même mouvement pousse la main qui frotte. L’amour de sa mère pour cet homme, l'amour du père, l’amour de l’homme, l’amour de tout , dans cette maison de soleil épicé et de savon. C’est à l’intérieur de cet amour que l’enfant aperçoit l’homme qu’il sera. Il peut retourner jouer parce qu’un seul instant lui a suffit pour pressentir une chose : il grandira en unité. De course en naufrages, de garçon à homme de fils à mari, de lui à lui, le mouvement incessant des marées coulant dans ses veines, le son des vagues dans ses oreilles.